6 août 2026 – Le ministère public de Gafsa a fait appel du jugement de première instance prononçant le rejet de l’action à l’encontre du journaliste Hedi Raddaoui, rendu à la suite d’un reportage journalistique couvrant une mobilisation de protestation organisée par les agents de l’Instance nationale de la sécurité sanitaire des produits alimentaires à Gafsa. Le jugement de première instance, rendu le 14 juillet 2026, concernait également Makram Hosni, secrétaire général du syndicat de base des agents de l’Instance dans la région.
L’appel interjeté par le parquet signifie que l’affaire passera désormais au stade de l’appel, après que le Tribunal de Première Instance a acquitté le journaliste et le syndicaliste des poursuites engagées contre eux.
Contexte de l’affaire
L’affaire remonte à septembre 2025, lorsque Hedi Raddaoui a réalisé un reportage vidéo, publié sur les plateformes « Kashf Media » et « Al-Chaab News », consacré à un rassemblement de protestation organisé par les agents de l’Instance nationale de la sécurité sanitaire des produits alimentaires à Gafsa, sous l’égide de leur syndicat de base.
Lors de cette mobilisation, les manifestants ont réclamé la publication des textes réglementaires régissant leur parcours professionnel ainsi que le règlement de leurs droits et avantages financiers. Ils ont également exprimé leur opposition à des mesures et pratiques administratives qu’ils considéraient comme entravant l’exercice de leurs fonctions. À la suite de la publication du reportage, l’Instance nationale de la sécurité sanitaire des produits alimentaires à Gafsa a déposé une plainte contre Hedi Raddaoui et Makram Hosni, qui ont été renvoyés devant le Tribunal de Première Instance de Gafsa.
Raddaoui et le représentant syndical ont comparu devant le ministère public le 12 février 2026 et ont été maintenus en liberté. Lors de l’audience du 14 avril, la défense a demandé un report afin de consulter le dossier et de préparer ses moyens de défense. L’audience de plaidoirie a donc été fixée au 23 juin.
Lors de l’audience du 23 juin, le comité de défense a invoqué la nullité du renvoi et demandé que le tribunal prononce le rejet de l’action, tandis que le parquet a requis une condamnation. Le tribunal a mis l’affaire en délibéré avant de rendre, le 14 juillet, un jugement rejetant l’action à l’encontre de Hedi Raddaoui et Makram Hosni.
Arguments de la défense
La défense a soutenu que l’affaire était directement liée à l’exercice par Hedi Raddaoui de son activité journalistique et qu’il n’était pas partie au différend administratif opposant les agents de l’Instance à leur administration. Il s’était simplement chargé de couvrir une mobilisation et de transmettre au public les déclarations de ses participants.
Les avocats ont également invoqué la nullité du renvoi et l’absence de tout fondement justifiant la condamnation du journaliste ou du syndicaliste, considérant que la couverture portait sur une mobilisation sociale et syndicale publique relative à des droits professionnels et financiers ainsi qu’au fonctionnement d’une institution publique.
La défense a souligné que le journaliste ne saurait être tenu responsable des positions et déclarations qu’il rapporte dans le cadre de la couverture d’un événement public, dès lors qu’il les présente dans leur contexte professionnel, sans se les attribuer ni les présenter comme des faits établis indépendamment de leurs auteurs.
Position de L’Observatoire pour la Liberté en Tunisie
L’Observatoire pour la Liberté en Tunisie exprime son inquiétude face à l’appel du jugement rejetant l’action à l’encontre de Hedi Raddaoui et considère que la poursuite des procédures contre un journaliste en raison d’un reportage couvrant une mobilisation syndicale légitime constitue une restriction injustifiée à la liberté de la presse et au droit des citoyens d’accéder aux informations relatives aux institutions publiques.
L’Observatoire souligne que la presse n’est pas partie aux conflits qu’elle couvre et que les journalistes ne sauraient être tenus pénalement responsables des déclarations de syndicalistes ou de manifestants qu’ils rapportent dans le cadre de l’exercice de leur profession. Agir autrement reviendrait à faire de la couverture médiatique elle-même une source de poursuites et de sanctions.
L’Observatoire considère également que les poursuites contre Makram Hosni, en raison de son implication dans une mobilisation syndicale et de déclarations reprises dans un reportage journalistique, portent atteinte au droit à l’activité syndicale et à l’expression des revendications professionnelles, et adressent un message d’intimidation aux représentants des travailleurs qui souhaitent faire connaître leur situation et défendre les droits de ceux qu’ils représentent.
L’Observatoire estime que l’appel du jugement d’acquittement, rendu après que le Tribunal de Première Instance a examiné le dossier, entendu les plaidoiries de la défense et décidé de rejeter l’action, prolonge une procédure judiciaire qui n’aurait jamais dû être engagée à l’origine sur la base d’un contenu journalistique portant sur une question d’intérêt public.
L’Observatoire avertit que la multiplication des poursuites contre les journalistes en raison de leur couverture des protestations sociales et syndicales risque d’affaiblir les médias régionaux et de réduire au silence les voix des différentes catégories professionnelles et sociales, notamment dans les régions de l’intérieur du pays, où la presse constitue l’un des principaux moyens de relayer les revendications des citoyens.
L’Observatoire pour la Liberté en Tunisie demande :
- L’arrêt des poursuites contre le journaliste Hedi Raddaoui et Makram Hosni, ainsi que la confirmation du jugement rejetant l’action à leur encontre.
- La garantie que les journalistes ne soient pas poursuivis pour avoir rapporté des déclarations ou couvert des mobilisations sociales et syndicales présentant un intérêt public.
- L’application des dispositions des décrets-lois n° 115 et 116 de 2011 aux affaires découlant directement de l’exercice du travail journalistique et médiatique, ainsi que la cessation du recours aux dispositions générales du droit pénal lorsque celui-ci constitue un contournement des garanties prévues par ces deux décrets-lois.
- La protection des syndicalistes contre les poursuites liées à l’expression des revendications des personnes qu’ils représentent ou à leur participation à des mobilisations professionnelles pacifiques.
- La fin des plaintes et des poursuites utilisées pour exercer des pressions sur les journalistes ou les empêcher de demander des comptes aux institutions et services publics.
- Le respect de la liberté de la presse, de l’activité syndicale et du droit du public à être informé de la situation des institutions et des services publics.




