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La Cour d’appel renvoie Elyes Chaouachi devant la justice en vertu de la loi antiterroriste : représailles judiciaires contre les familles des figures de l’opposition

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20 juin 2025 – La Chambre d’Accusation de la Cour d’Appel de Tunis, spécialisée dans les affaires de terrorisme, a décidé de renvoyer Elyes Chaouachi, fils du prisonnier politique Ghazi Chaouachi, devant la chambre criminelle compétente. Cette décision est liée à des publications et vidéos diffusées sur sa page Facebook, dans lesquelles il critiquait les juges impliqués dans l’affaire dite du « complot contre la sûreté de l’État », l’une des affaires politiques les plus emblématiques ayant visé plusieurs figures de l’opposition, dont son père, ancien secrétaire général du Courant Démocrate, récemment condamné à 18 ans de prison.

Contexte de l’affaire :

Elyes Chaouachi, qui réside actuellement hors de Tunisie, n’a pas été arrêté, mais les autorités tunisiennes le poursuivent pour son activisme numérique. Il avait déjà rencontré des difficultés à obtenir son passeport fin 2023, en raison de retards prolongés au niveau du consulat tunisien à Lyon, malgré le respect de toutes les conditions administratives.

En avril 2025, le Pôle judiciaire antiterroriste a ouvert une enquête à son encontre, suite à la diffusion de vidéos dans lesquelles il évoquait les juges ayant traité le dossier de son père. La Brigade nationale d’investigation des crimes terroristes a été chargée d’examiner ces enregistrements, ce qui représente un signal inquiétant sur l’usage abusif de la loi antiterroriste contre la liberté d’expression pacifique.

En juin 2025, la chambre d’accusation a décidé de le renvoyer devant la chambre criminelle compétente, sur la base de ces publications, notamment des vidéos en direct sur Facebook et TikTok. Il est formellement poursuivi par la chambre antiterroriste.

Une violation systématique de la liberté d’expression et une instrumentalisation de la loi antiterroriste :

L’affaire Elyes Chaouachi illustre la manière dont les textes juridiques sont détournés en Tunisie pour restreindre la liberté d’expression et intimider les critiques du pouvoir. La Constitution tunisienne (celle de 2014 comme celle de 2022) garantit pourtant la liberté d’opinion et d’expression, et interdit la censure préalable (article 37 de la Constitution de 2022). L’article 19 de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme ainsi que du Pacte international relatif aux droits civils et politiques, ratifiés par la Tunisie, garantissent également le droit à la liberté d’expression et à la diffusion d’informations.

Le poursuivre sur la base de ses publications constitue une violation manifeste de ces garanties et révèle une dérive grave dans l’usage des outils judiciaires. Au lieu d’utiliser la loi antiterroriste pour faire face à de réelles menaces, elle est désormais utilisée pour criminaliser la parole pacifique en ligne. Cela constitue un dangereux précédent qui démontre la politisation des outils antiterroristes au service de fins politiques.

En août 2024, le Groupe de travail des Nations Unies sur la détention arbitraire avait déjà jugé que la détention des dissidents dans l’affaire de la « conspiration », dont le père d’Elyes, était arbitraire, et avait appelé à leur libération immédiate et à leur indemnisation.

Cibler les proches des opposants politiques :

Elyes Chaouachi a expliqué avoir fait l’objet de harcèlement administratif répété en raison de sa filiation avec une figure de l’opposition, notamment à travers le refus de délivrance de passeport et désormais à travers des poursuites judiciaires liées à ses prises de parole. Ces pratiques constituent une forme de représailles familiales, visant à faire taire toutes les voix, y compris celles des familles des détenus politiques.

L’Observatoire pour la Liberté en Tunisie affirme que criminaliser les proches pour avoir défendu leurs parents détenus ou exprimé leur opinion constitue une violation flagrante du droit international et des normes humanitaires.

L’Observatoire considère que ces poursuites s’inscrivent dans un climat d’escalade contre toute critique de l’appareil judiciaire ou du pouvoir exécutif, et dans le recours systématique au décret-loi 54 et à d’autres lois d’exception pour réprimer la liberté d’expression, notamment lorsqu’il s’agit de critiquer la justice ou d’exprimer sa solidarité avec des prisonniers politiques.

Elyes Chaouachi avait été parmi les premiers à alerter sur la gravité des procès en cours, soulignant l’absence de garanties d’un procès équitable dans l’affaire du « complot », impliquant son père ainsi que d’éminents avocats et militants.

L’Observatoire pour la Liberté en Tunisie appelle à :

  • L’arrêt immédiat des poursuites judiciaires engagées contre Elyes Chaouachi, de nature clairement politique et fondées sur l’exercice légitime de sa liberté d’expression ;
  • Le respect de la liberté d’opinion et d’expression, garantie par la Constitution et les textes internationaux, et la cessation de l’utilisation de la loi antiterroriste à des fins de répression des opinions pacifiques ;
  • La fin du ciblage des proches des opposants politiques, et la cessation de toute forme de harcèlement administratif ou judiciaire à leur encontre ;
  • La mise en œuvre des recommandations du Groupe de travail de l’ONU sur la détention arbitraire, notamment la libération des détenus de l’affaire de la conspiration et la garantie de leur droit à réparation ;
  • L’ouverture d’un débat national transparent sur la révision du décret-loi 54 et de la loi antiterroriste, afin d’assurer qu’ils ne soient plus utilisés comme instruments de répression politique.

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La Tunisie n’est plus l’exception arabe qui a inspiré le monde en 2011 avec une révolution héroïque qui a renversé le pouvoir de Zine El Abidine Ben Ali, qui a régné pendant près de 23 ans après avoir pris le pouvoir le 7 novembre 1987, lors d’un coup d’État contre Habib Bourguiba.

Dans une démarche similaire et peut-être plus dangereuse, dans la nuit du 25 juillet 2021, le président tunisien Kais Saied a réalisé un “coup d’État constitutionnel” conformément à son interprétation personnelle de l’article 80 de la Constitution révolutionnaire de 2014, annonçant qu’il avait pris une série de mesures exceptionnelles en raison du “danger imminent” qui menace la Tunisie, sans fournir de détails ni de raisons.

Conformément à ces mesures, Saied a limogé le gouvernement et le premier ministre Hichem Mechichi qui était présent au Conseil de sécurité nationale ce soir-là au palais de Carthage, et a affirmé avoir contacté le président du Parlement Rached Ghannouchi (chef du parti Ennahdha) pour le consulter conformément à ce qui est stipulé par la constitution, une affirmation que Ghannouchi a démenti puisque l’appel était général et ne comprenait rien au sujet des mesures exceptionnelles ou d’une quelconque consultation sur la question. Le président a suspendu le Parlement, puis l’a dissous en mars 2022, et ce, simplement quelques jours après avoir admis publiquement qu’il n’avait pas les capacités légales de ce faire, en réponse à une session plénière en ligne du Parlement lors de laquelle les députés ont abrogé les décrets publiés par Monsieur Saied depuis son coup d’État.

Non seulement Saied a cherché à contourner ses pouvoirs et les articles de la Constitution, qu’il a juré de protéger devant l’Assemblée des Représentants du Peuple, mais il a également démis de ses fonctions et modifié la composition du Conseil Supérieur de la Magistrature après avoir redéfini le pouvoir judiciaire comme une “fonction” plutôt que comme une autorité indépendante. Il a également remplacé les membres de l’Instance Supérieure pour l’Indépendance des Élections en vue du référendum qu’il a organisé pour voter sur une constitution qu’il a rédigée lui-même après avoir rejeté les propositions du comité de rédaction qu’il avait lui-même nommé. Des élections législatives ont ensuite été organisées en deux tours, pour lesquelles le taux de participation n’a pas dépassé 8 % du nombre total d’électeurs, la Commission électorale annonçant par la suite qu’il avait atteint 11 %, soit le taux de participation le plus faible en Tunisie et dans le monde.

Le 11 février, le régime du président Saied a lancé une campagne de protestation qui n’a pas cessé depuis, contre des dirigeants politiques, des personnalités des médias, des journalistes, des juges et des hauts fonctionnaires, pour des accusations de “complot contre la sécurité de l’État et d’acte offensant contre le président de la République”, en plus d’autres accusations qui ont été transmises au parquet militaire, ce qui amène à s’interroger sur l’implication de l’armée tunisienne dans les actions entreprises par Saied.

Les arrestations arbitraires ont été entachées de plusieurs vices de procédure, ce qui a suscité des critiques de la part d’organisations internationales et d’observatoires de premier plan dans le domaine des droits de l’homme. Les normes relatives à la durée et aux conditions de litige et de détention n’ont pas été respectées. Les poursuites et le harcèlement se sont parfois étendus aux familles des détenus, et aucune preuve, et dans de nombreux cas, aucune accusation, n’a été présentée contre eux.

En outre, les syndicats et les partis politiques continuent d’être soumis à un harcèlement et à des restrictions, constants. Monsieur Saied continue de cibler tous les “corps intermédiaires” en les accusant de “collaboration” ou de “trahison”. Les associations de la société civile ont également fait l’objet de poursuites, d’arrestations arbitraires et de privation de représentation, dans un contexte de violence croissante au sein de la société due à l’adoption par les autorités de discours et de rhétorique racistes et discriminatoires incitant aux luttes intestines et portant atteinte à la dignité humaine.

Compte tenu de ce qui précède, nous, soussignés, demandons ce qui suit :

  1. La libération immédiate et inconditionnelle de tous les détenus politiques. Nous demandons également aux autorités tunisiennes de reconnaître les traités nationaux et internationaux relatifs aux droits de l’homme qu’elles ont ratifiés.
  2. Nous demandons aux autorités tunisiennes de cesser de démanteler la démocratie naissante et de mettre fin aux procès et aux poursuites inéquitables contre les opposants politiques au régime et contre toute personne qui le critique.
  3. Nous appelons tous les militants et observateurs à rejoindre le mouvement national pour le rétablissement de la démocratie et la fin du régime autoritaire qui a ramené la Tunisie au despotisme, à l’injustice et aux violations des droits et des libertés.